Bulletin Numismatique n°260 22 Ce très beau tétradrachme, à la typologie encore archaïsante, est un moyen de rendre hommage à Carmen Arnold Bucchi (1947-2026) qui vient de nous quitter début janvier, ancienne conservatrice de l’ANS à New York, puis professeur à Harward. Elle a été aussi présidente du CIN entre 2009 et 2015. L’étude qu’elle a consacrée au trésor de Randazzo reste un modèle du genre comme vous pouvez le découvrir au travers de cette très belle pièce. Ce trésor contenait au total 539 tétradrachmes d’époque archaïque dont 308 exemplaires pour le seul atelier de Syracuse. Il fut enfoui entre 461 et 450 avant J.-C. Mais avant elle, c’est Erich Boehringer (1897-1971) qui avait livré la première synthèse sur le monnayage de la cité sicilienne, Die Münzen von Syrakus, 1929 qui reste un modèle pour ce monnayage. Notre exemplaire ne semble pas recensé car le coin de revers (tête d’Aréthuse) ne semble pas référencé. En revanche le coin de droit est bien attesté avec son bige qui comporte dix jambes avec une double ligne d’exergue bien particulière. En 1929, E. Boheringer avait recensé trois combinaisons avec le coin de droit (312, 313 et 313A) pour un total de 12 exemplaires. Dans le trésor de Radazzo, ce coin de droit est partagé par 4 tétradrachmes (n° 478 à 481). Découvrir une nouvelle combinaison n’est pas banal et nous sommes heureux de pouvoir rendre hommage à deux grands numismates du monde grec. SICILE – SYRACUSE (Ve siècle avant J.-C.) Le gouvernement de Syracuse, fondée en 733 avant J.-C. par des colons corinthiens, fut assuré à partir de 485 avant J.-C. par Gélon, tyran de Géla depuis 491 avant J.-C. Il avait remporté une victoire aux Jeux olympiques de 488 avant J.-C. (course de chars) et rappela cette victoire en la représentant au droit du monnayage de Syracuse alors que le revers était occupé par la tête d’Aréthuse. Cette nymphe, dans la mythologie, résidait dans l’île d’Ortygie, en face de la ville de Syracuse, sous la forme d’une fontaine d’eau douce, (Virgile, Eclog. IV.1, X.1). Alphée, un satyre, représentant un dieu-rivière dans le Péloponnèse, près de Phylace en Arcadie, avait poursuivi Aréthuse. À sa prière, Artémis la transforma en rivière et seule la mer permit à la nymphe d’échapper au satyre. Cette légende permit d’expliquer un phénomène hydro-géographique : une rivière souterraine passe sous la mer pour déboucher dans l’île d’Ortygie. En 480 avant J.-C., les Carthaginois envahirent la Sicile mais furent vaincus par Gélon à Himère. En 478, Gélon mourut et son neveu Hiéron lui succéda. Après la disparition de Hiéron en 467 et l’usurpation de Thrasybule, la démocratie fut instaurée en 466 avant J.-C. à Syracuse comme dans la plupart des cités siciliennes. La ville connut alors une grande période d’expansion économique et politique rayonnant sur l’ensemble de l’île. Simultanément, elle dut lutter contre les Étrusques et surtout contre les Carthaginois qui essayèrent périodiquement de s’installer ou, au moins, de contrôler l’est de la Sicile. Pendant la guerre du Péloponnèse, elle dut affronter sur son terrain la redoutable expédition athénienne menée à partir de 415 avant J.-C. par Alcibiade et Nicias. Après le rappel du premier, la flotte athénienne fut coulée dans le port de Syracuse, Nicias mis à mort et les survivants de l’armée athénienne condamnés aux travaux forcés dans les carrières de pierre. En 409, les Carthaginois envahissent de nouveau l’île et s’emparent de Sélinonte et d’Himère, puis d’Agrigente en 405 avant J.-C. Denys de Syracuse s’empare du pouvoir et refoule les envahisseurs. Tétradrachme, Sicile, Syracuse, 475-470 avant J.-C., groupe 3, 12a-e (Ar, 17,41 g, 24,50 mm, 3h) étalon attique, poids théorique ; 17,28 g, 4 drachmes ou 24 oboles A/ Anépigraphe Bige au pas à droite, conduit par un aurige tenant les rênes et le kentron ; le bige est couronné par Niké volant à droite. R/ ΣY-P-AKO-ΣIO-N (certaines lettres rétrogrades et archaïques) (de Syracuse). Tête d’Aréthuse à droite, les cheveux relevés et retenus par un diadème de perles, entourée de quatre dauphins. HGCS 2/ 1307 var. Boehringer - (A/ 151 – R/ -) Carmen Arnold-Bucchi, The Randazzo Hoard 1980 and Sicilian Chronology in the Early fifth Century, ANS,NS 18, New York, 1980, p. 71, n° 478-481, pl. 18 (même coin de droit). Monnaie idéalement centrée des deux côtés. Superbe bige au droit, finement détaillé. Joli revers. Patine grise avec de légers reflets bleutés. Très rare. SUP/ TTB+ 3 000€/ 5 000€ Nouvelle combinaison de coin associant le droit (A/ 151) qui est lié aux combinaisons Boehringer 312, 313 et 313 A. Notre exemplaire est très proche stylistiquement de l’exemplaire 479 du trésor de Randazzo (= Boehringer 312). Cette pièce du groupe 3 est postérieure au Demareteion (Décadrachme) d’après les travaux de C. Arnold-Biucchi qui modifie légèrement la chronologie pour descendre cette émission dans les années 475-470 avant J.-C., cf. NS 18, p.32. Ce type est postérieur à la mort de Gélon, tyran de Syracuse (478 AC.), remplacé par son neveu Hiéron. Le droit est bien le bige et non pas la tête d’Aréthuse comme le décrivaient les ouvrages anciens. Si vous vous rendez à Syracuse, allez voir la fontaine. Elle n’est pas grande, mais en tendant l’oreille et en regardant au fond de l’eau, peut-être entendrez-vous le message de la nymphe Aréthuse, après un long périple, est venue terminer sa course ici. Et n’hésitez pas à enchérir pour essayer d’acquérir cet exemplaire de très beau style, bien centré, qui nous révèle plus de vingt-cinq siècles après sa création sa plastique, son élégance et sa beauté. Marie BRILLANT & Laurent SCHMITT SYRACUSE : QUAND LE MYTHE D’ARÉTHUSE DEVIENT RÉALITÉ
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