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Bulletin Numismatique n°236 38 POURQUOI LE TOME III DU LAFAURIE-PRIEUR DES MONNAIES ROYALES FRANÇAISES (LOUIS XIII-LOUIS XVI) N’A PAS ÉTÉ PUBLIÉ Dans son monumental et magistral ouvrage, qui vient de paraître, Monnaie royales françaises et de la Révolution 1610-1794, somme de connaissances qui constitue aujourd’hui la référence absolue sur le sujet, notre excellent ami Arnaud Clairand écrit p.9 : « Jean Lafaurie et Pierre Prieur n’ont jamais publié le tome 3 de leur ouvrage « Les monnaies des rois de France ». Depuis plus d’un demisiècle, de nombreux numismates se sont interrogés, voire s’interrogent encore, sur l’interruption de cette publication prévue au début des années 1950 en quatre volumes et dont les deux premiers seulement ont été publiés, respectivement en 1951 et 1956. Étant depuis 1995 le propriétaire de l’exemplaire le plus complet des deux manuscrits dactylographiés de ce tome 3 qui existent, Jean Lafaurie me l’ayant donné afin que je puisse l’exploiter1, il me paraît utile d’apporter les informations que je possède quant aux motifs de la non-publication de ce tome 3. Jean Lafaurie lui-même m’a fourni de vive voix des explications cohérentes avec ses rares écrits sur le sujet et je peux y ajouter mes propres réflexions. Pour bien comprendre les choses, qui sont compliquées, il est nécessaire de faire un peu d’historique. Pourquoi Lafaurie-Prieur ? À la différence des monnaies antiques qui font, depuis plusieurs siècles, l’objet d’études, de recherches et de publications, multiples et considérables, les monnaies françaises, tant royales que seigneuriales, sont depuis longtemps le parent pauvre de la recherche numismatique. Même les monnaies françaises depuis la Révolution ont été mieux traitées car elles bénéficient d’excellents ouvrages depuis la fin du XIXe siècle (Dewamin) et surtout depuis 1942 (le VG de Victor Guilloteau dont l’édition originale comportait un hommage à Philippe Pétain retiré lors des rééditions). Jean Mazard en 1965 et 1967, Jean-René de Mey et Bernard Poindessault en 1968, Victor Gadoury (Gadoury rouge) à partir de 1973, l’équipe du Franc depuis 1997, répondent aujourd’hui pleinement aux attentes des collectionneurs, des chercheurs, bref de tous ceux qui s’intéressent à ce monnayage plus ou moins récent. L’équipe formée autour de mes amis Xavier Bourbon et Philippe Théret a fourni un travail colossal dans les archives concernant Le Franc et le graveur Dupré. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés car ils nous ont comblés. 1 Jean Lafaurie m’a fait don de ce manuscrit après la publication de mes premiers travaux, notamment béarnais qui lui donnaient beaucoup de soucis. De fait, je ne suis venu à bout de ces monnaies béarnaises, très difficiles, que 20 ans plus tard dans mes articles de la Revue Numismatique (2012 et 2014). Aujourd’hui, je suis particulièrement heureux d’avoir pu donner à mon ami Arnaud, pour son livre, toutes les connaissances sur les monnaies royales françaises que j’avais réunies en vue d’une publication du tome 3 que je ne suis plus en état d’assurer depuis une douzaine d’années. Malheureusement, il n’en fut pas de même en matière de monnaies françaises royales et seigneuriales. Après un excellent livre publié en 1690 par François Le Blanc2 et un autre de bonne qualité par le changeur Bonneville en 1806, il fallut attendre 1878 pour obtenir de la part du professionnel Henri Hoffmann un ouvrage conséquent, rédigé avec le concours du grand collectionneur Charles Penchaud. Au lendemain de la guerre 14-18 cet ouvrage, alors de référence, méritait d’être amélioré à partir de toutes les découvertes et publications qu’il avait suscitées. Adolphe Dieudonné, chartiste, grand connaisseur des monnaies françaises, successeur d’Ernest Babelon à la tête du Cabinet des médailles en 1924, y songea. Mais il fut pris de vitesse par un professionnel cupide, il faut bien le dire, qui venait d’acquérir la collection du vicomte de Marchéville et désirait la vendre au plus vite et le plus cher possible. Ce numismate mercantile publia ainsi dans la précipitation un ouvrage très pratique pour les collectionneurs et beaucoup moins cher que le Hoffmann mais qui n’était qu’un habile découpage de ce dernier. En particulier Ciani, puisque c’était lui, s’appropriait tous les beaux dessins gravés par Dardel. En agissant ainsi, au mépris de la science sacrifiée sur l’autel du profit, Ciani passait sans vergogne par pertes et profits un demi-siècle de recherches permettant d’améliorer le Hoffmann qui étaient perdues. Cette forfaiture le laissa de marbre3. Avec méthode, le « patron » du Cabinet des médailles dans l’entre-deux guerres, le chartiste Adolphe Dieudonné (19241937) reprit le flambeau. En association avec l’érudit Adrien Blanchet, membre de l’Institut, il publia en 4 tomes, de 1912 à 1936, le Manuel de numismatique française, ouvrage magistral dont l’utilité reste encore entière aujourd’hui. Parallèlement, il publia successivement en 1923 puis en 1932 le catalogue des monnaies royales du Cabinet des médailles de la BnF, depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XII. Sa retraite en 1937, la guerre de 39-45 enfin sa mort tragique en 1945, renversé par un autobus, arrêteront ses travaux qu’il n’avait cessé de continuer. Orphelin très jeune, son père étant mort des séquelles de la guerre 14-18, Jean Lafaurie (1914-2008) était entré à la Poste avant la guerre de 39-45 par obligation. Fait prisonnier de guerre, comme militaire, lors de la débâcle de 1940, il fut converti à la numismatique dans son camp de prisonnier (Stalag) par l’éminent chartiste-paléographe Pierre Le Gentilhomme, un surdoué qui était rapidement devenu le successeur désigné du «patron» Jean Babelon, autre chartiste qui avait remplacé Dieudonné en 1937. Après la libération anti2 Malgré quelques erreurs concernant les monnaies les plus anciennes, le « Le Blanc » reste un ouvrage de référence qui rend encore de grands services, contrairement aux affirmations arbitraires de certains numismates qui ne l’ont jamais lu (cf. par exemple les propos qu’il vaut mieux oublier, exprimés par Pierre Bastien lors du centenaire de la SFN en 1965 : un spécialiste est rarement polyvalent et plus encore omniscient). 3 Les détracteurs de Ciani disaient qu’il maniait mieux les ciseaux que le style, allusion directe au « découpage » du Hoffmann. Lors de son décès en 1931, l’annonce faite à la SFN rencontre un silence glacial. De son vivant, Ciani bénéficia du concours et de l’amitié de deux grands numismates, Jules Florange (de Sierck) et Henri Rolland. POURQUOI LE TOME III DU LAFAURIE-PRIEUR N’A PAS ÉTÉ PUBLIÉ

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